Une rencontre bouleversante à Jaipur

Une rencontre bouleversante à Jaipur

Jaipur, capitale du Rajasthan, c’est la ville rose, mais pas que…
C’est l’effervescence, c’est un concert continu de klaxons, c’est un étourdissement, c’est de la poussière, c’est un mélange d’odeurs, de couleurs vives et joyeuses, c’est une atmosphère dense, c’est un puits culturel d’une grande richesse.

Mais c’est aussi une ville aux nombreux palais : le Palais des Vents, City Palace, le Temple des singes, la Forteresse d’Amber ou encore l’observatoire de Jantar Mantar (c’est d’ailleurs sur une des marches des escaliers ocres, que j’ai explosé mon caméscope !).

Palais des Vents Jaipur - Inde
Palais des vents Jaipur
City Palace Jaipur Inde
City Palace Jaipur Inde
Temple des singes Jaipur Inde
Temple des singes Jaipur Inde
Fort d'Amber Jaipur Inde
Fort d’Amber Jaipur Inde
Observatoire Jantar Mantar Jaipur

A Jaipur, y règne le maharaja Sawai Padmanahbh Singh, charmant, beau, aux traits fins et couronné à 13 ans, héritier d’une dynastie royale. Mais règnent également dans cette ville virevoltante et envoutante, la pauvreté, la mendicité, la crasse, un autre visage urbain.

Nous sommes en 2004, un lundi, il est environ 17h. Nous avons passé la journée à visiter cette ville indienne magnifique. Le nous, c’est le groupe d’une vingtaine de collègues. Nous voyageons de villes en villes à travers le Rajasthan.
Nous sortons de la vieille ville fortifiée de Jaipur et rejoignons notre magnifique hôtel, le Rambagh Palace.

Réjouissances de touristes…

Afin de répondre à une forte demande collective de shopping, Gajju, notre guide, invite le chauffeur du car à se garer sur le bas-côté. On ne parle pas ici de trottoir mais bel et bien de bas-côté de terre, défoncé et couvert de pierres de toutes tailles, de planches en bois vermoulues aux clous dépassant dangereusement et de détritus en tout genre dont se délectaient les vaches sacrées.

Nous nous arrêtons à une centaine de mètres de l’une des portes roses de la ville.
Tout le monde descend du bus et s’éparpille dans les 3 magasins avides de touristes dépensiers.
Je m’engage dans le plus grand. Un rapide tour au milieu de statues d’éléphants, de bouddhas, de ganeshs et de reproductions de divinités, mais je ressors pendant que d’autres s’acharnent à négocier avec ferveur, les prix des futurs achats.

Je n’ai aucune envie de traîner dans ce magasin mais plutôt de retourner dehors à observer, à m’imprégner de l’odeur d’épices du magasin voisin, de l’effervescence de la circulation et de l’ambiance de la rue.
Cette rue, elle est très longue et très droite, elle mène de la sortie de la vieille ville à… bien plus loin, vers l’extérieur de Jaipur.

Authenticité de la rue à Jaipur

Le royaume des vaches sacrées à Jaipur Inde

A quelques mètres de moi, 3 vaches vivent leur vie apathique de vaches sacrées en Inde. Pour une fois, elles ne sont pas plantées en plein milieu de la route à gêner la circulation. Elles ruminent les déchets ingérés, au bord d’un trou béant dans le sol.

Scène de vie Jaipur Inde

Là, une belle photo s’impose : j’ai en ligne de mire, un vieux monsieur vêtu d’un ensemble, qui fut blanc un jour lointain, un rickshaw garé sur la chaussée à moitié détruite, une indienne qui va s’empresser de venir me réclamer de l’argent, une famille assise au milieu de cailloux et, en arrière plan, la porte finement ciselée de la vieille ville.
Je marche un peu en direction du mur rose de Jaipur.

C’est à ce moment-là que je les remarque. Ils sont 2, peut-être 2 frères. Ils me suivent, comme toutes les personnes que nous croisons dans la rue et qui sont désespérément pauvres. Les enfants me tendent une main mendiante en réclamant.

2 petits anges…

Lors des premières minutes, j’essaie de ne pas y prêter attention, c’est une situation bouleversante. Puis je les regarde avec plus d’intérêt. Je suis frappée par le plus petit, il doit avoir 3 ou 4 ans. Il est sale, très sale, très maigre également. Pieds nus, vêtus d’un polo trop grand, juste trop long car il n’a ni short ni pantalon. Ce polo bleu et blanc crasseux a dû être rafistolé de nombreuses fois. Les coutures sont grossièrement reprisées. Il tombe sur ces 2 petites jambes d’une maigreur indécente. Une épaisse couche de poussière enduit ses cheveux noirs maladroitement coupés au bol.

Mais ce qui me touche plus particulièrement, ce sont ses yeux. Des yeux magnifiquement expressifs, coquins et malicieux mais soulignés de cernes profonds. Ce gamin subit une existence teintée de pauvreté extrême et pourtant son regard pétille. Il contraste incroyablement avec sa morne destinée. Il dégage malgré tout, cette innocence de l’enfance.

Son frère, plus âgé, déjà rattrapé par ses longues journées de mendicité, n’a malheureusement pas cet éclat dans le regard mais plutôt une certaine dureté. Je le sens plus aguerri dans le rapport aux autres. Pourtant, il ne doit pas avoir plus de 7 ans.

Voilà, les 2 petits ne me lâchent plus, ils se font discrets mais je sens leur présence pressante derrière moi. Isa me rejoint et fond également devant ces 2 bout’d’choux. Le destin a décidé que ces 2 gamins n’auront pas droit à une vraie vie d’enfant. Je n’ose imaginer leur vie d’adulte…

5 minutes d’une vie meilleure…

Je demande à Gajju ce qu’on peut leur donner, ce qui leur ferait plaisir. Notre guide nous déconseille formellement de leur donner de l’argent car il serait immédiatement confisqué par des adultes.

C’est alors que mon regard tombe sur une petite bicoque qui vend des trucs à grignoter. Et si on leur achetait de quoi manger ? Gajju approuve, c’est une bonne idée.
Les petits sont toujours derrière nous, un peu plus en retrait, je pense qu’ils comprennent qu’ils sont devenus notre centre d’intérêt.

Isa se précipite au comptoir du snack et achète 4 barres chocolatées. A mon tour, je me plante devant la devanture et cherche ce que je vais bien pouvoir leur offrir. Rien ne m’interpelle, le choix est restreint. J’ai enfin l’idée de leur prendre des canettes de soda, mais le vendeur n’a que des bouteilles d’eau à me proposer.
Déçue, j’aperçois enfin le présentoir de paquets de chips. Voilà, je vais jeter mon dévolu sur eux.

Avec Isa, nous leur offrons nos humbles cadeaux. Leur réaction est curieuse, il est difficile de comprendre si ça leur fait vraiment plaisir. Ils sourient, mais pas trop, ils tournent un peu en rond, s’éloignent puis reviennent.

Inquiètes, nous demandons à Gajju s’ils sont contents, il nous confirme que oui. Mais pourtant les 2 enfants n’ouvrent pas leurs paquets. Le plus petit tente même maladroitement de dissimuler ses victuailles sous son tee-shirt. Gajju nous réconforte et nous indique qu’ils les mangeront plus tard, quand ils seront seuls, chez eux… enfin chez eux… c’est un bien grand mot car j’imagine facilement qu’ils vivent dans la rue.

Qui sont-ils ?

2 anges à Jaipur Inde
2 anges à Jaipur Inde

Curieuse de connaître leur âge, Gajju le leur demande donc en Hindi.
Et là, c’est le choc, le plus grand est incapable de répondre. Gêné, il sourit malgré lui à Gajju qui continue à lui parler. Je suis peinée, ces petits ignorent leur âge. Ils sont nés un jour, maintenant ils sont juste là, dans la rue à mendier, et puis un jour… Enfin, voilà comment définir leur passage sur cette terre.

Je ne peux détacher mon regard du plus petit, j’ai envie de le prendre dans mes bras, de le serrer, de lui offrir un peu d’affection, de lui crier que la vie, ce n’est pas ça ! Mais je ne peux pas.

Dans quelques instants, tout le monde va réintégrer sa place dans le bus, avec nombre de souvenirs négociés et achetés. Pour ma part, le souvenir le plus précieux que je ramène, c’est cette rencontre inédite, très fugace mais tellement bouleversante et plus riche que n’importe quel souvenir à 10 € âprement négocié à la boutique du coin.

J’espère qu’avec Isa, on a pu leur offrir 5 minutes d’une vie différente dans leur misérable quotidien de Jaipur.

Je monte m’asseoir dans le bus et j’aperçois encore sa petite frimousse, je lutte pour ne pas redescendre. Puis les portes du car se referment inéluctablement. Je ne peux retenir quelques larmes … et c’est au moment où l’on se glisse dans la circulation dense que je m’aperçois avec désarroi et regret qu’on ne leur a même pas demandé leur prénom.

Voici un article très intéressant de Radio Canada, sur l’évolution en Inde depuis 10 ans.

Evolution en Inde

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Cet article a 4 commentaires

  1. VéroBonneau

    Il y a mille et une façons de faire du tourisme, et j’apprécie la tienne, décidément tournée vers l’humain.
    J’ai lu ton livre “Secret-Défense en famille”. Je devrais dire dévoré. C’est un plaisir de pouvoir te lire à nouveau sur ce blog. Continue!!!

    1. Laurence

      Merci beaucoup Véro pour ton commentaire très sympa ! Oui, c’est une des façons de voyager, c’est ainsi que je le conçois en tout cas !
      Je te souhaite une bonne continuation de lecture des articles … en attendant la suite du roman !

  2. pierre

    article très émouvant

    1. Laurence

      Merci pierre !

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